Jeudi 31 décembre, jour de réveillon. Cette fois-ci, je suis prête. Tenue, accessoires, sacs et… Les Chaussures?! Je les ai oubliées avant de partir pour la gare. Pourtant, je savais que j’aurais dû les mettre dans ma valise la veille. Cette combinaison n’ira jamais avec mes bottines motarde. Non, décidément, je ne peux décemment pas les porter ce soir. Vite un coup de fil à Fatou, ma marraine la bonne fée. Elle devrait avoir ce qu’il faut. Son dressing déborde tellement qu’elle a investi une partie de son salon, au grand dam de son Jules. Par chance, elle chausse un petit 36, comme moi. Comme à son habitude, elle accepte volontiers de me sortir de ce mauvais pas. rendez-vous à 20h chez elle, elle a EXACTEMENT ce qu’il me faut, parole de Fatou.

20H06, j’arrive chez elle. Elle a déjà tout prévu, escarpins de toutes formes, couleurs, hauteurs… J’aperçois une magnifique paire d’escarpins qui retient toute mon attention., la Galeta de Louboutin. C’est le modèle qu’il me faut, celui qui sublimera l’air de rien ma combinaison un peu austère. Talons vertigineux, violet vibrant et reflets irisés. Cendrillon en pâlirait de jalousie. Mince, elles me sautent un peu des pieds. Vite, une paire de semelles et le tour est joué. Cette fois, c’est sûr, « je serai la plus belle pour aller danser ».

21H, nous nous rendons chez Laura, l’hôtesse de la soirée. Au programme ce soir, petits-fours, danses endiablées et bulles (de Perrier ;)). Je me déchaîne sur la piste. Plus rien ne peut m’arrêter. Beyonce n’a qu’à bien se tenir. Je sens parfois les chaussures me sauter un peu des pieds, pas grave personne ne me remarque dans la foule. les esprits sont un peu embrumés par l’alcool. Voilà plus que deux heures que je danse, je rêve de poser ces instruments de torture et d’enfiler une bonne paire de ballerines. Malheureuse, ne dis plus jamais cela, quelle abomination pensais-je alors. Lassée de me contorsionner pour garder une certaine contenance, je file dans un coin discret histoire d’accorder un instant de répit à mes petits pieds. Maudites chaussures. Mince, sosie de Sean O’Pry à trois heures, j’enfile mes chaussures en quatrième vitesse. Euphomania, on oublie cette douleur lancinante et on sourit.

Il est charmant, de bonne conversation, poli. Où se cache le piège? Malgré toute la bonne volonté du monde, je ne parviens pas à faire abstraction de l’inconfort provoqué par mes chaussures. J’écoute la conversation d’une oreille distraite. Sans vraiment comprendre comment, l’instant d’après je me retrouve dehors en train de faire de la balançoire avec ce bel inconnu. Pieds nus, quelle libération. Tant pis pour le capital séduction. Il me propose alors d’aller à la conquête de Paris la nuit.

Il est plus de 5h, la ville nous appartient. Nous nous délectons de ces instants d’une grande rareté. Quand tout à coup, mon talon se coince dans une grille. Je tente tant bien que mal de ne pas perdre la face mais son regard interloqué ne laisse rien présager de bon. Ce goujat ne me propose même pas de m’aider, trop occupé à rire. Je fulmine intérieurement. Après plus de dix minutes d’une lutte acharnée, je parviens enfin à me sortir de ce mauvais pas (c’est le cas de le dire). Chaussures à la main, pieds nus, je le quitte sans un mot… Adieu cendrillon, Prince et cheval Blanc… L’histoire dit qu’en rentrant, il a croisé Stacy, mon infâme collègue en personne et qu’ils coulent depuis des jours heureux.

A la lumière de ce récit, une question se pose: pourquoi s’infliger une telle souffrance? Ah, Les femmes et les chaussures, une relation passionnelle entre amour et haine. Pourquoi  sommes-nous autant fascinées par les chaussures? Pourquoi avons-nous besoin d’en posséder autant quand nous n’en portons que très peu? Et si les chaussures, bien plus qu’un apparat étaient révélatrices de notre personnalité, nos désirs, nos attentes…

Les chaussures, symboles de notre rapport au corps et à la nature.

Initialement, les chaussures, alors simples sandales des plus rudimentaires, avaient pour unique vocation de protéger le pied. Inspirées par les Égyptiens puis largement adoptées dans l’Empire romain, les ancêtres de nos spartiates bien aimées avaient le vent en poupe. A mesure que le Christianisme a gagné en influence et en audience, elles ont été reléguées au second plan. La bienséance imposait désormais de couvrir ses pieds en public. Bien loin des exigences pratiques du début, les modèles se sont alors  étoffés. On s’aperçoit que plus l’homme a eu d’emprise sur la nature, plus les modèles de chaussures sont travaillés et prennent de la hauteur. De là à y voir une forme de domination, il n’y a qu’un pas.

Plébisciter tel ou tel modèle de chaussures, ne relève pas seulement du choix esthétique. Les pieds sont la seule partie de notre corps qui est en permanence en contact avec l’environnement. Se chausser est un moyen, bien souvent inconscient, de formaliser sa représentation des entités environnantes. En témoigne le grand nombre d’expressions liées au pied « être mis à pied », « de pied ferme » et d’autres encore. Toutes plus imagées les unes que les autres, elles soulignent notre rapport à la réalité et à autrui. Prenons par exemple, « avoir les pied sur terre » et « perdre pied », deux expressions révélatrices de la fonction d’équilibre assurée par les pieds. Ils sont littéralement notre point d’équilibre. Perdre pied, c’est surtout perdre contact avec la réalité. A ce titre, il est intéressant de constater que plus l’homme a dominé la nature et s’en est éloigné au profit de l’industrialisation galopante, plus les chaussures ont fourmillé de détails et de fioritures.

Le pied, c’est aussi un symbole de la faiblesse humaine. Pensez au talon d’Achille dans la mythologie grecque. Thétis, la mère d’Achille, pour le rendre invincible, avait plongé son corps dans le fleuve Stix. Le maintenant par le talon, elle avait oublié de faire baigner cette partie. Pâris profita de cette vulnérabilité pour tuer Achille en lui envoyant une flèche dans le talon. Dans son acception contemporaine, le « talon d’Achille » est l’expression métaphorique d’une faille enfouie. Protéger ses pieds d’autrui, c’est aussi dresser un mur entre le monde et soi. Le pied est un symbole de notre intimité profonde. D’ailleurs, dans certains pays, il est irrespectueux de se mettre pieds nus devant des inconnus ou de simples connaissances. Dévoiler ses pieds, c’est se montrer sous son vrai jour sans artifices. Les chaussures des moines tibétains sont, par exemple, réduites au strict minimum, comme pour leur rappeler leur simple condition de mortel.

Les chaussures sont caractéristiques d’une volonté d’affranchissement de la nature. A ce titre, le pied et par extension la chaussure, s’inscrivent également dans une dynamique de représentation sociale.

Les chaussures comme reflet du statut social.

Asseyez-vous un instant et observez les passants dans la rue. Ne vous êtes-vous jamais amusé du fait que vous pourriez presque deviner le groupe social d’une personne rien qu’à sa paire de chaussures? La petite bourgeoise BCBG bien confortable dans sa paire de mocassins Tod’s, le jeune punk et sa paire de Doc Martins. Cliché, me direz-vous. Et pourtant, vous ne choisissez pas la même paire de chaussures selon les circonstances. Il ne viendrait à l’esprit de personne d’aller travailler en pantoufles (sauf peut-être aux angoissées du retard comme moi qui sont capables de sortir à toute allure ainsi chaussées :D).

Choisir une paire de chaussures, c’est asseoir son statut social. Imaginez un avocat d’affaires porter une paire de tongs lors d’une négociation importante. Serait-il crédible un seul instant? Je crois que la réponse est évidente. A contrario, avez-vous déjà vu une institutrice porter une paire de cuissardes en vinyle? Les chaussures plus que tout autre élément de notre tenue sont une marque évidente mais non moins subtile de notre catégorie socio-professionnelle. Qu’il s’agisse des fameuses richelieu, des mocassins ou des crocs, toutes trouvent leur place. Quand bien même il ne s’agit pas de crédibilité, certains codes profondément ancrés demeurent. Arborer un modèle de chaussures, n’est jamais réellement le fruit du hasard. Que ce soit la dernière paire de sandales à la mode ou la paire de tennis la plus basique, toutes deux envoient un message au reste du monde sur notre état d’esprit et nos envies. Chausser des ballerines, c’est privilégier le confort et la simplicité. Chaussures enfantines par excellence mais également celles dans la représentation collective de la mère de famille pressée par le temps. Une paire d’escarpins vertigineux nous renvoie plutôt à l’image d’une jeune femme toute en frivolité assumant pleinement son statut de séductrice.

Pourtant, qui n’a jamais rêvé de quitter une paire de sandales à talons après avoir piétiné avec pendant plus de dix heures? Quelle femme n’a pas eu l’idée audacieuce un jour d’essayer enfin cette paire de Louboutin qu’elle regarde avec tant d’envie? Elle n’ose pas, « pas mon style » se contentera-t-elle de répondre. Se chausser, un énième moyen de se ranger dans une case? Pas si sûr si l’on en croit les tendances actuelles qui veulent brisr les codes. On OSE. Le maître-mot c’est décaler. On mixe la jolie paire d’escarpins avec ce pantalon d’inspiration jogging et cette paire de sneakers avec notre robe fourreau. Fini le premier degré.

Les chaussures ou l’Art de l’affranchissement

Lassée de votre sempiternelle combo jeans/baskets? Quel est votre premier réflexe? Changer de chaussures! Et tout à coups, peu importe le modèle, vous vous sentez plus forte, plus sûre de vous. Comme si prendre quelques centimètres vous donnait l’impression de dominer le monde, d’avoir le contrôle. Fatiguée de votre image de jeune fille sage et lisse ou au contraire de fille très coquette. Pourquoi vous ne pourriez pas rester cette fille simple, que vous aimez être sans arborer une paire de ballerines ou des tennis d’un ennui mortel? C’est ce que la mode vous propose aujourd’hui. A l’image d’une Cendrillon des temps modernes, vous voilà le temps d’une journée, une autre. Et si vous n’avez pas envie de jouer le total look, rien ne vous empêche de garder votre style habituel en le décalant.

Dans une société aseptisée, où chacun d’entre vous se sent étroitement contrôlé sur sa façon de marcher, de parler, les chaussures sont une sorte de refuge. Vous si discrète et timide, peut-être que vous oseriez plus facilement troquer votre total look noir, pour une jolie paire de chaussures colorées, à motifs. Voilà sûrement une des explications au fait de posséder un nombre incalculables de chaussures, certaines même que l’on ne portera jamais. Comme si posséder ces chaussures, vous donnait le sentiment qu’un jour, vous pourriez être cette autre, celle que vous rêvez d’être sans jamais oser vous affirmer en tant que tel. Comme si les admirer, chez vous dans votre garde-robe, vous permettait d’avoir une porte de sortie. Dans cette version, il n y a pas de marraine la bonne fée, pas de petits oiseaux bienveillants, juste vous, vos chaussures, vos espoirs (et votre carte bleue). Une façon de chuchoter au monde que vous n’êtes pas celle que l’on croit. Quelque part en vous, se cache un brin de malice, un brin d’audace, un besoin de réconfort, à chaque chaussure son message. Une personnalité aussi multiple que le nombre de paires de chaussures record que vous possédez…

PS: cet article ne saura et ne pourra être tenu responsable de votre future frénésie de shopping. Je vous vois venir ;).

Euphomania

Secrets de fabrication:
Je veux ces Chaussures, Paola Jaccobi, 2009.
Le Pied notre Talon d'Achille, Odille Chabrillac, Revue Psychologie, disponible ici
Pous, le pied
Le symbolisme du boiteux 
Une brève histoire de la chaussure
Sophie Terral. Les pratiques vestimentaires des jeunes, l’apparence au service de la sociabilité adolescente. Education. 2013, ici